AFFICHES DIVERSES
Le mandat était de créer des affiches concordant avec un
texte qui y était associé, selon différents courants artistiques.
On y retrouve une affiche surréaliste (la main), une affiche
expressionniste inspirée de Kafka et une affiche pour notre
exposition de 2ème année.
Horizon

Toute la ville est entrée dans ma chambre
les arbres disparaissent
et le soir s’attache à mes doigts
Les maisons deviennent des transatlantiques
le bruit de la mer est monté jusqu’à moieux jours au Congo
j’ai franchi l’Equateur et le Tropique du Capricorne
je sais qu’il y a des collines innombrables
Notre-Dame cache le Gaurisankar et les aurores boréales
la nuit tombe goutte à goutte
j’attends les heures

Donnez-moi cette citronnade et la dernière cigarette
je reviendrai à Paris


Philippe Soupault

LA COMPLAINTE DU PROGRÈS

Autrefois pour faire sa cour
On parlait d’amour
Pour mieux prouver son ardeur
On offrait son coeur
Maintenant ce n’est plus pareil
Ça change Ça change
Pour réduire le cher ange
On lui glisse à l’oreille
Ah Gudule, viens m’embrasser, et je te donnerai...
Un frigidaire, un joli scooter, un atomixer
Et du Dunlopillo
Une cuisinière, avec un four en verre
Des tas de couverts et de pelles à gâteau!
Une tourniquette pour faire la vinaigrette
Un bel aérateur pour bouffer les odeurs
Des draps qui chauffent
Un pistolet à gaufres
Un avion pour deux...
Et nous serons heureux!
Autrefois s’il arrivait
Que l’on se querelle
Maintenant que voulez-vous
La vie est si chère
On dit: «rentre chez ta mère»
Et on se garde tout
AH Gudule, excuse-toi, ou je reprends tout ça...
Mon frigidaire, mon armoire à cuillers
Mon évier en fer, et mon poêle à mazout
Mon cire-godasses, mon repasse-limaces
Mon tabouret-à-glace et mon chasse-filous!
La tourniquette, à faire la vinaigrette
Le ratatineur dur et le coupe friture
Et si la belle se montre encore rebelle
On la ficelle dehors, pour confier son sort...
Au frigidaire, à l’efface-poussière
À la cuisinière, au lit qu’est toujours fait
Au chauve-savates, au canon à patates
À l’éventre-tomate, à l’écorche-poulet!
Mais très très vite
On reçoit la visite
D’une tendre petite
Qui vous offre son coeur
Alors on cède
Car il faut qu’on s’entraide
Et l’on vit comme ça jusqu’à la prochaine fois
Et l’on vit comme ça jusqu’à la prochaine fois
Et l’on vit comme ça jusqu’à la prochaine fois

Boris Vian
LE PETIT ROI


Dans mon âme et dedans ma tête
Il y avait autrefois
Un petit roi
Qui régnait comme en son royaume
Sur tous mes sujets
Beaux et laids
Puis il vint un vent de débauche
Qui faucha le roi
Sous mon toit
Et la fête fut dans ma tête
Comme un champ de blé
Un ciel de mai

Eh! Je ne vois plus la vie de la même manière
Eh! Je ne sens plus le temps me presser comme avant

REFRAIN:
Eh! Boule de gomme,
Serais-tu devenu un homme
Eh! Boule de gomme,
Serais-tu devenu un homme

Comme un loup qui viendrait au monde
Une deuxième fois
Dans la peau d'un chat
Je me sens comme une fontaine
Après un long hiver
Et j'en ai l'air
J'ai laissé ma fenêtre ouverte
À sa pleine grandeur
Et je n'ai pas eu peur
Dans mon âme et dedans ma tête
Il y avait autrefois
Un autre que moi

Eh! Je ne fais plus l'amour de la même manière
Eh! Je ne sens plus ma peau me peser comme avant

REFRAIN:
Eh! Boule de gomme,
Serais-tu devenu un homme
Eh! Boule de gomme,
Serais-tu devenu un homme

Tu diras aux copains du coin
Que je ne reviendrai plus
Mais n'en dis pas plus
Ne dis rien à Marie-Hélène
Donne-lui mon chat
Elle me comprendra
J'ai laissé mon jeu d'aquarelles
Sous le banc de bois
C'est pour toi
Dans mon âme et dedans ma tête
Il y avait autrefois
Comme un petit roi

REFRAIN:
Eh! Boule de gomme,
Serais-tu devenu un homme
Eh! Boule de gomme,
Serais-tu devenu un homme

Jean-Pierre Ferland
LA MÉTAMORPHOSE (extrait)

En se réveillant un matin après des rêves agités, Gregor Samsa se retrouva, dans son lit, métamorphosé en un monstrueux insecte. Il était sur le dos, un dos aussi dur qu’une carapace, et, en relevant un peu la tête, il vit, bombé, brun, cloisonné par des arceaux plus rigides, son abdomen sur le haut duquel la couverture, prête à glisser tout à fait, ne tenait plus qu’à peine. Ses nombreuses pattes, lamentablement grêles par comparaison avec la corpulence qu’il avait par ailleurs, grouillaient désespérément sous ses yeux.

« Qu’est-ce qui m’est arrivé ? » pensa-t-il. Ce n’était pas un rêve. Sa chambre, une vraie chambre humaine, juste un peu trop petite, était là tranquille entre les quatre murs qu’il connaissait bien. Au-dessus de la table où était déballée une collection d’échantillons de tissus – Samsa était représentant de commerce –, on voyait accrochée l’image qu’il avait récemment découpée dans un magazine et mise dans un joli cadre doré. Elle représentait une dame munie d’une toque et d’un boa tous les deux en fourrure et qui, assise bien droite, tendait vers le spectateur un lourd manchon de fourrure où tout son avant-bras avait disparu.

Le regard de Gregor se tourna ensuite vers la fenêtre, et le temps maussade – on entendait les gouttes de pluie frapper le rebord en zinc – le rendit tout mélancolique. « Et si je redormais un peu et oubliais toutes ces sottises ? » se dit-il ; mais c’était absolument irréalisable, car il avait l’habitude de dormir sur le côté droit et, dans l’état où il était à présent, il était incapable de se mettre dans cette position. Quelque énergie qu’il mît à se jeter sur le côté droit, il tanguait et retombait à chaque fois sur le dos.
Il dut bien essayer cent fois, fermant les yeux pour ne pas s’imposer le spectacle de ses pattes en train de gigoter, et il ne renonça que lorsqu’il commença à sentir sur le flanc une petite douleur sourde qu’il n’avait jamais éprouvée.

« Ah, mon Dieu », songea-t-il, « quel métier fatigant j’ai choisi ! Jour après jour en tournée. Les affaires vous énervent bien plus qu’au siège même de la firme, et par-dessus le marché je dois subir le tracas des déplacements, le souci des correspondances ferroviaires, les repas irréguliers et mauvais, et des contacts humains qui changent sans cesse, ne durent jamais, ne deviennent jamais cordiaux. Que le diable emporte tout cela ! »

Franz Kafka
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